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Le pot et le couvercle.

La naissance de la fille avait été une fête. Des médaillons et des bracelets en or avaient été acheté pour la circonstance, pour lui mettre autour du cou et de la main, pour lui dire merci d’être venue, qu’on était content. Les hommes tombaient dans les escaliers, les femmes pleuraient ou souriaient de toutes leurs dents entourées de rouge. Des cris perçants, des mains qui frappent entre elles, pour dire la joie et l’excitation du moment. La fille, petite, étaient source de joie, elle était contente, on lui montrait qu’on l’aimait bien, en lui tenant la main dans les balades, on la surveillait de loin par la fenêtre pour que rien de fâcheux ne lui arrive, on s’assurait qu’elle mange, qu’elle ait des jolis vêtements. Les vieux parents de ses parents, lui prodiguaient mille attentions pour lui montrer comme on était heureux qu’elle soit venue sur la terre après toutes ces choses complexes qui rendent l’existence dangereuse. Enfin on était tranquilles. La fille se souvient de tout ça, entre autre, en fumant sa cigarette, en regardant par la fenêtre. Comme les choses ont changé peu de temps après, un chiffre, un âge, la voiture qui embarque vers autre chose, une vie différente, avec du vide tout autour. Dans les gros livres écrits par des gens en robe qui traversaient des déserts de long en large pour trouver des réponses, on parle du Paradis. La fille avait connu le Paradis, pendant 7 ans. Ensuite, pour on ne sait qu’elle raison, elle est redescendu dans la cave, on lui a montré comme c’était agréable d’être aimée et choyée et puis après on lui a retiré, sûrement pour qu’elle passe son temps à courir après quelque choses pour maigrir, parce que depuis, la fille, elle avait grossi.                                                                                                                                                                                                                                                    La solitude.                                                                                                                                                                                                                                            La solitude c’est un truc pas sympa, une espèce de bête qui te course constamment et qui te coince contre les murs des villes, les bosquets des campagnes. Elle marche derrière toi et avec son doigt pleins d’os tranchants, te donne des petits coups dans l’épaule, pour que tu te souviennes tout le temps qui tu n’y arriveras jamais, que personne ne veut de toi. « Chaque pot trouve son couvercle » disait la mamie en travaillant la semoule. Elle avait l’air sûr d’elle, la fille y croyait à fond. Elle se demandait néanmoins, « mais je suis le pot ou bien le couvercle ? ». Déjà elle sentait que quelque chose clochait et que ce serait plus difficile que ce que la maman de sa maman disait. Quelque chose clochait, elle il pensait souvent, planquée dans des bouts de forêts approximatives, des tentes de lianes ou bien dans une cabane en pierre avec un lavoir dedans. Elle se cachait là, en écoutant l’eau couler et elle pensait.  Elle n’avait pas 10 ans. L’eau, ça deviendra son grand truc, la toucher, ou être dedans, la meilleur connexion possible. D’ailleurs à l’école elle l’a apprit, l’eau c’est un conducteur. Le conducteur de ses sens à sa tête. Comme ça aurait été facile d’être un poisson, la fille aurait fait partie d’un groupe qui nage ensemble. La vie, la vie la fille n’a jamais vraiment compris son sens, ça a toujours été un truc dément et absurde. Comme l’amour, être gracieuse, féminine, trouver un mari, un travail, être assimilée à une société, croire en quelque chose et prier dans ce sens. La fille, la fille n’a jamais compris pourquoi on lui a donné au début, un sens en l’aimant très fort et puis après quand elle a commencé à parler, qu’elle ressemblait de moins en moins à une poupée, pourquoi on lui a tout retiré. La solitude dans sa grosse bagnole, lui passait dessus, encore et encore, pour lui casser les os et faire en sorte qu’un jour elle se suicide.                                 Tu es une pute.                                                                                                                                                                                                                                   C’est logique le viol, tu es une pute.                                                                                                                                                                                              C’est logique qu’on t’insulte, tas de graisse, de conneries, de larmes.                                                                                                                                        Tu es une pute et maintenant essaie de trouver une bonne raison de continuer à faire quelques choses de ta vie.                                                          De pute.                                                                                                                                                                                                                                              Faire des études, se trouver de bons amis, trouver un travail, avoir un animal de compagnie, lire des livres qui parlent de cette salope de solitude, qui à priori s’en prend à beaucoup de gens. Être ivre, prendre des antidouleurs (c’est idiot, ça ne marche pas pour l’âme, mais au moins la fille dormait, ou faisait des trucs idiots sans vraiment être là), merci les gens qui ont inventé la drogue. Sûrement des gens aussi que la Solitude tançait constamment ou tout du moins qui avaient repéré que la vie c’était une forme d’arnaque. La fille a rencontré dans sa vie, des gens qui aussi avaient l’air de souffrir à cause de cette méchante madame qui te chuchote à l’oreille que tu n’en vaux pas la peine. Des couvercles, des pots, mais à priori, personne ne sait vraiment qui est le pot, qui est le couvercle. Alors on tourne en rond et on brise les pots, on jette les couvercles en hurlant et en montant sur les chaises en moulinant des bras. La Solitude elle rigole, elle voit les gens comme la fille, gesticuler et faire des dépressions, parce-que la solution n’est nulle part, ce serait tellement facile que quelqu’un arrive et prenne la fille dans ses bras et lui dise que tout va bien aller.

Dormir.

Travailler.

Rêver.

Chercher.

Espérer.

Manger.

Hurler.

Se faire mal.

Se laisser faire du mal.

Baiser

Se faire baiser.

Défoncer ta gueule à coup de poings.

Couche toi à terre, j’ai envie de te donner des coups de pieds dans ta tête.

La fille, regarde par la fenêtre, en fumant sa cigarette. On dit qu’elle est féministe, qu’elle est une femme forte, qu’elle est une femme libre, qu’elle a du talent et tout un tas de trucs qualificatifs. On lui a collé des étiquettes toute la vie, au moins ceux-là sont gentils, enfin elle ne sait pas trop. La fille est sûrement tout ça et rien à la fois. La fille aura payé cher pour devenir tout ça. Au fond, on aime bien les poupées qui ne parlent et ne pensent pas. Être jolie, posée sur une commode ou un lit et puis des fois on la tripote. Elle repense à cette histoire de pot et de couvercle. Peut-être bien qu’en fait depuis le début, elle est juste enfermée dans ce satané pot. Et la Solitude a serré fort pour que personne n’ouvre jamais ce satané pot, sûrement en rigolant de sa tête de mort.

« Je voulais juste être un champ de fleurs, qu’on vienne s’allonger en moi et sourire »

Finalité machin/rien.

Elle se souvient exactement de ça : quand la calotte épidermique est devenue trop fine par rapport au reste du monde. Il fallait une barrière, un voile de bure, un machin suffisamment épais pour former comme une grosse carapace qui empêcherait l’autre de s’approcher de trop près.

(La croûte sur ton genoux, derrière il y a ta peau, fine, protégée par la couche de pus séché, la vraie peau, en secret).

Surtout ceux qui vivaient dans la même maison qu’elle. Dans la maison, pas de position de repli, pas de fond de cours, de derrière le mur, elle se tient au poteau, pas d’alternative.

Parfois à table, en tentant de faire le moins de respirations possible avec sa fourchette, elle avait envie de pouvoir enfoncer doucement sa main dans son visage et de retourner ses yeux vers le dedans, pour que ce soit plus confortable et que les anecdotes pénibles passent comme dans un coton. Un peu ouaté, diffu, une conversation derrière un mur qui ne la concerneraient pas et dont elle chercherait à recomposer le dialogue, juste par curiosité malsaine, « pourvu que ce soit un drame ». Un gant de latex qui colle à la main, qui se retourne quand on le retire. Faire ça avec sa tête ou bien la dévisser pour la poser à côté, sur la table de chevet et faire une vraie sieste. Pas se taper ce stroboscope hystérique.

Crapaud buffle, gonfler, être une outre pleine d’eau impressionnante. Faire peur, dégoûter, couper le dialogue.

Il y a des refuges théoriques dans la maison, un fauteuil avec une barrière invisible. Papier, crayon, musique dans ses oreilles, c’est comme ça qu’elle fabrique son mur et c’est comme ça qu’elle imagine une vie plus confortable et moins furieuse. Pourtant déjà dans les contes qu’elle raconte, il y a cette violence rentrée en dedans, des bois sombres avec l’homme qui vient chercher un œuf mou qu’elle mûrit depuis ses escapades dans le buisson près de la route. Là dedans, c’est comme dans les histoires de Grimm, une aura étrange, une voûte spéciale, qui ne demande qu’à la protéger sans y parvenir néanmoins. Fumer les branches, arracher des lianes, en faire des cordes pour se ligoter le poignet très fort et sentir qu’elle est vivante, tout passe à côté d’elle, le profond ennui, la conviction de savoir qu’on est quelque chose qui ne parvient pas à sortir. L’adolescence on appelle ça. Elle se dit que c’est autre chose, c’est quelque chose qui traîne depuis des siècles, des vies, les unes après les autres qui arrivent à cette finalité et maintenant la voilà coincée. La conviction qu’on lui cache certains dialogues.

Certaines filles, elle entend parfois, se coupent avec des lames de rasoir, se font mal exprès. Elle, ça ne la branche pas, elle sait déjà qu’elle a mal, chaque respiration, chaque battement de cœur est déjà suffisamment insupportable, être roulée dans de la pâte à modeler, c’est plutôt ça qui la brancherait.

Ma Peur.

Au début, elle semblait ramper comme ça autour, je ne la remarquais pas vraiment. Une vague odeur, tout en courbures, perforait de temps en temps mes narines, je ne pouvais pas trop me dire qu’elle était probablement de retour, il me semblait être devenue bien trop forte pour qu’elle y parvienne de nouveau.

J’entendais que l’on chuchotait mon petit nom en bas du lit, ou derrière moi quand je lisais les modes d’emploi de tout un tas de chose en bois ou pas du tout. Je structurais petit à petit un nouvel espace que j’avais dû définir après avoir fuit juste avec ma culotte et mon peignoir. J’étais monté dans un taxi et les lampadaires me faisaient des signes en souriant, tout en ayant l’air désolés pour moi.

Mais il n’y avait pas de quoi, j’étais moi-même désolée pour moi et je pensais néanmoins qu’avec cette maison évaporée enfin, je pouvais repartir à la conquête de ce que j’avais commencé l’année de mes 14 ans, quand tout s’était arrêté net en départ.

Finalement, elle était restée là accroché sur mon dos ou autours de mon cou, comme un renard argenté, du genre chic et morbide, comme les dames dans les années fofolles.

Je crois qu’en fait, elle se rappelle à mon bon souvenir, je n’ai pas été très sympa avec elle ; elle qui m’a permis finalement de prendre la vraie décision et de me faire tenir dans mes campements sur les canapés, ou quand je tournais en rond dans le quartier de mes années d’étudiante en pleurant, je n’avais plus de chez moi, j’étais une habitante de nulle part. J’avais tant rêvé de ma maison à moi, moi qui n’existais pas, sans territoire, la seule grande pourriture dans mes tripes, je ne servais à rien ni personne, je n’avais pas de but, je ne ressemblais ni à ma mère, ni à mon père, j’étais destituée avant d’avoir pu même occuper un quelconque poste.

J’ai tourné en rond comme ça, avec elle. On prenait le bus ensemble, on regardait par la fenêtre, c’était Noel, les lumières, le château illuminé, faire ses courses seule, se souvenir des trois repas par jours et ce qu’on aimait, ou avait l’habitude de manger. Je ne savais plus rien, j’étais épuisée, mais heureusement elle, elle était là, pour me faire tenir, tourner, fonctionner, c’était un bon soutient. Je n’avais plus qu’elle.

Mes poignets me faisaient mal.

Ma cheville ne pouvait plus se plier.

Mes cheveux étaient tombés, je les ramassais par poignées.

La graisse avait recouvert mon visage, comme un petit matelas pour cacher mon squelette.

Il y avait eu ce trou béant dans mon œil.

Le temps passait, il n’y avait pas grand-chose de joyeux entre nous, mais elle me semblait la plus fidèle que j’ai pu rencontrer dans mon existence, elle était toujours là pour moi.

Elle m’avait fait faire des choses idiotes, mais pour une fois, elle m’avait permis de prendre la grande décision qui sauverait ma vie. Nos vies.

C’est vrai ça…qui a peur lorsqu’il est mort ?…

Ma peur.

Ma peur me traverse depuis tout le temps que je me souvienne. Je savais presque marcher que j’avais peur, je ne supportais pas l’éventualité de pouvoir trouver ce dont j’avais besoin. J’avais été éduqué comme cela. L’habitude de ne pas avoir ce dont on a besoin, les trucs qui t’aident à te construire. Elle rentrait comme ça doucement, par la fenêtre, la moquette, comme une espèce de moisissure qui prenait corps. Elle devenait un petit être rampant, puis énorme et grimpait sur le lit, elle marchait à quatre pattes et me montait dessus pour me faire suffoquer. Dès que je l’entendais ramper, je ne savais plus respirer. L’apnée.

« Tu n’y parviendras pas sans moi ».

Je n’y parvenais pas avec elle.

Elle avait l’air d’une espèce de maladie, que je pouvais soigner un peu, à coup d’alcool, de drogues, de plans cul à plusieurs ou en faisait du genre j’étais amoureuse. Mais combien de fois je m’étais surprise moi-même à discuter avec quelqu’un, sourire, répondre, relancer par une question et en boucle « j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur… ».

Parfois, je marchais tout du long de certains murs, dans certaines villes et j’espérais qu’au coin, quelqu’un viendrait et me dirait « j’ai compris, je sais, viens que je te rassure dans mes bras ». J’attendais, je tendais les mains, je fermais les yeux, j’avais l’air folle, pourtant c’était bien réel ce vide. Le vide prend corps, je vous l’assure. Ma peur, au moins elle était là. Je crois que si j’avais pu lui offrir une glace et deux ou trois robes jolies, on aurait pu être vraiment amies, genre comme la sœur que j’aurais aimé avoir ; seulement, je n’ai jamais vraiment su, si elle m’aimait ou si au contraire elle me voulait disparaitre à jamais. Alors là, quand j’ai reconnu qu’elle revenait toquer à la porte, je n’ai pas voulu d’elle. Je refusais qu’elle revienne, encore. Seulement, je me suis rendu compte dans mes rêves, que j’ai été bien cruelle avec elle, après tout, elle m’avait sauvé cette nuit là en me disant « va-t-en ! ». La porte enfin grande ouverte, j’avais traversé la cours, d’un pas empressé. Ma peur m’avait encouragée, « vas-y c’est bien, va-t-en, ne reviens plus jamais en arrière, laisse tout derrière toi ». Elle est venue avec moi, ma fidèle, ma terrible compagne, mon petit monstre agrippée. Après avoir trouvé un refuge, je lui ai dit que maintenant qu’elle avait suffisamment œuvrée et qu’il était temps qu’elle vive sa vie ailleurs, car j’avais perdu trop de temps avec elle, j’avais ma vie à faire. Je l’avais laissé de côté trop longtemps pour elle, ma Peur. Elle a compris, je crois, sur le moment, elle est partie comme un chiot abbatu que j’aurais disputé à cause du pipi sur le tapis, elle m’a laissé un peu de répits, je pensais qu’il en était fini de notre histoire. La voilà pourtant de retour, comme une maladie qui ne guérit jamais, le chien fidèle qui retrouve toujours son maitre aussi méchant soit-il; elle est là, je la sens accrochée à mon estomac, lovée comme un chaton dans son panier. Parfois elle bouge, elle m’empêche de respirer. Je deviens colère en un instant, je réfute, je distance, je protocole des mesures sécuritaires, je vais vers où je dois aller sans penser à rien. Elle me fait fuir l’autre, le monde, je ferme les rideaux, je me réveille à chaque heure de la nuit pour vérifier que je suis vivante et je fais comme si rien n‘existait, je ne veux rien savoir. Des fois, elle y arrive, elle me fait un clin d’œil, elle me fait penser à ces choses douloureuses, l’amour qui ne vient toujours pas, les bras rassurants, la solitude qui m’écrase comme un amant lourd et maladroit, le demain qui ne ressemble qu’à une flaque d’eau noire. Le dernier jour, lorsque je partirais  quelqu’un sera-t-il enfin là pour me regretter ? Dans ces moments, je déteste la lumière. Et toi aussi je te déteste.

Et alors, c’est là, dans la douche, sous le jet d’eau chaude, que j’ai compris. Je l’ai laissée grimper à mes côtés, monter dans mon ventre.

Sensible et tremblement.

Fureur et rancœur.

Chants.

Mélopées.

Soupir.

Vide.

A la recherche.

Ma chère et tendre Peur, je n’avais donc pas compris que c’était moi qui devais t’embrasser.

Translation mécanique

Abandonné dans la lisière, tu fomentes un plan pour tout détruire.

Tu vois bien toi que tout est pourri dégueulasse, les corps morcelés s’entassent les uns sur les autres sans que tu ne puisses rien y faire. Tu ferais quoi d’abord ? Comment tu avouerais qu’au lieu de sauver les autres, tu voudrais te jeter dessus, devenir un cadavre qui se décompose et qui devient rien, poussière, bouillasse informe, les vers qui te bouffent le trou de balle. Tu trouves ça romantique la souffrance, les petits rictus de la mémoire, tu cherches et trouves n’importe quelle excuse pour ne pas à avoir à avoir, à faire, construire, sourire à la boulangère. C’est tellement facile de se poser un milliards de question et de ne pas se trouver assez fort pour décrocher le téléphone et dire que tu as mal et que tu voudrais qu’on te sauve. Tu rampes comme un chien blessé, tu descends chez l’épicier pour acheter la bière qui défonce, pourvu qu’il te reste 2/3 somnifères. Comme ça tu mélanges et tu te tartines de tristesse, c’est ça ta vie, du rock n roll sordide. Paul Remy ton pote le rosé qui mousse super vénère, le bouchon qui saute tout seul, vient la chéri on va faire l’amour et tu vas vomir en fin de soirée dans les chiottes, ta vie est minable, tu dégueules, tu dégueules tout. Tu reste bloqué comme un pantin, tu cherches toujours l’excuse pour ne pas assumer que tu voudrais bien toi aussi être amoureux et ressentir des trucs sympas. On m’a déjà fait mal, c’est trop méchant l’autre, il te met des baffes dans la gueule, c’est un singe qui a la rage, la rage sur toi, ce putain de venin inoculé y’a déjà quelques temps, mais toi t’aime bien te branler en y pensant. Je suis malheureux, ça va me faire jouir, c’est inconstant la destinée, c’est mieux de ne pas prendre de risque. C’est sûr le monde va mal, faudrait faire quelque chose pour aller le sauver, mais toi t’as déjà la flemme de sauver ton petit monde à la con qui se limite à un territoire coincé entre ton boulot, ta baraque et le supermarché. Des fois tu vas en terre inconnu, ou presque, tu vas dans les bars, tu regardes les gens, ils te débectent avec leurs sourires qui saignent. Ca va baiser tôt ou tard, la grande parade nuptiale de nuit, il va jouir dedans elle, elle va jouir en renversant sa tête, elle va faire des petits cris aigus et demain, le cours de la bourse reprend. Sans toi. Le monde n’en a rien à foutre de toi. Tu le sais, t’es au courant. Toi aussi t’en as rien à foutre de toi, tu donnes rien à toi, tu fais genre tu vis ta vie et puis en fait tu lui broie les couilles à ta vie, tu restes sur place, ça viendra bien à un moment.

Ça viendra bien à un moment que tu crèves.

Nous sommes les enfants du ventre de la terre

La balle bleue se meurt, s’enterre ou prend des rides
Qu’importe ! dit la nuit, demain sera bien mieux
mais la flamme se perd quand la fumée se vide
le royaume des nantis n’est pas si audacieux
Il règne une atmosphère aux armes délétères
que les âmes assaillissent par soif ou appétit
sans même se soucier de leurs proches congénères
les têtes ramolissent et chaque oeil se replit

Nous sommes les enfants du ventre de la terre
dans ses silences actifs surgissent les leçons
mais nous n’écoutons pas, trop occupés à faire
valoir nos immondices semés à profusion
Le sol est chaud
Vitesse continue
Quel ange aux ailes mortes nous aurait défendu ?

Le sol est pauvre, les hommes sont riches
leurs pas avides font trembler le plancher
qui s’enfouit…et fait monter la mer

Isaac Lerutan, 2008

Putain Chienne

Putain chienne

T’as essayé de me casser la gueule toi.

T’as essayé de me casser la gueule  avec ton amour à la con.

T’as essayé de me casser la gueule, la chatte, la bouche, les mains, perforer mes seins, baiser mon intégrité de corps.

Pute, vieille, carne, abattage, angles droits, pistons.

Mes poignets,  pour que je ne dessine plus, que je n’existe plus, sauf par toi, pour toi.

T’as essayé putain : foutre sur ma gueule de conne, pute à nègres, bougnoule : je t’aime grosse pute, personne ne t’aime comme moi je t’aime, laisse tes main sur la table quand tu manges, handicapée, débile, mange ce que je t’ai préparé, ne choisi rien, laisse moi tout faire à ta place, idiote de troisième choix, ferme ta bouche pleine de merde, les autres ce sont tirées avant toi, toutes les mêmes, sales chiennes.

Je t’aime, je t’aime, je t’aime,  dis moi que tu m’aimes, je t’aime, je t’aime, je t’aime, sale pute chienne, tu vas obéir maintenant, je vais t’éjaculer mon malheur dans la bouche salope, tu as vu,  tu es violente, tu aimes la violence, tu as bien mérité de te faire violer.

J’ai baisé une fille de dix-huit ans, je les aime paumées à chier, des enjoliveurs pleins de merde, fragiles à la con, habillées comme des putes, je leurs dit je t’aime, et tu te démerdes avec et tu fermes ta gueule, tu écartes les jambes, de force.

J’aime me faire défoncer le cul salope, hystérique, personne  ne t’as demandé des trucs à la con avant moi, je vais te faire basculer entière et vide.

Je t’aime, je t’aime, je t’aime, dis-moi que tu m’aimes.  Vêtements ringards, je me trouve beau, Billy Idol, je « rictus » dans ta gueule, je crache dans ta bouche, je tire tes tétons, je laboure ta peau pour ton bien, je poignarde ta chatte avec ma queue, je te viole tout le temps, j’appelle ça de la passion à la fin tu ne sais plus pisser. Je tape, je tape, je tape sur ta gueule,  je tape ta gueule contre la porte. Je les attrape tes cheveux, tes putains de cheveux bougnoules bouclés qui tombent tout le temps, passe l’aspirateur. J’attrape tes putains de cheveux et je cogne ta face contre la porte. Passe l’aspirateur.  J’ai pas fait exprès, j’ai pas fait exprès, j’ai bu, je suis malheureux, j’ai tout raté, tu ne m’aimes pas comme moi je t’aime, je suis triste,  papa était très méchant, maman étais pas là, je suis bête, j’aime pas les noirs, les bicots, les poufiasses que je baise.

Toi, je t’aime, sale pute chienne dis-moi que tu m’aimes.

Je cogne, je rentre bourré, je cogne, je t’appelle salope  pendant l’amour , toujours, tout le temps, je fais peur aux chats, je déplace les meubles, je casse tout, ton amour, tes envies, tes désirs, volontés, critiques, jugements, libre-arbitre, je pourrais être gourou,  comment tuer sa femme sur Youtube.

Rien, rien, rien, il ne restera rien, je suis le tout-puissant et je t’éjacule ma fureur à la gueule, putain de chienne, putains de chiennes, PUTAIN DE CHIENNE, PUTAIN CHIENNE.

Je suis une PUTAIN DE CHIENNE D’HOMME.

Je suis une PUTAIN A CHIENNE.

Une putain à HOMME-CHIEN.

PUTAIN CHIENNE HOMME PUTAIN CHIENNE FEMME MORTE.

La Gamine

C’est une gentille petite fille. Il faut que tout glisse sur elle, les mots, les tensions, les colères, les barbarismes étouffés, les secrets morbides, rien, rien ; on ne voulait jamais rien lui avouer. On attend néanmoins d’elle, la pureté terrible et impossible à obtenir d’un être. Être toujours sur le pont des tâches sans fin, sourire, laisser ses cheveux pousser pour y enfiler des perles, rendre service, nettoyer, ranger, aller faire une course, s’occuper du plus petit, être responsable, réussir à l’école, montrer à quel point elle est intelligente et douée, en tout, toujours prouver, donner et obtenir à peine en retour. La majorité de son temps, elle le passe à passer à côté, à côté des autres, de l’amitié, des rires, de la sociabilité avec l’extérieur, d’elle-même, ne sachant pas grandir, étouffée, la tête sous l’oreiller. S’il elle ne passe pas son temps – la mère avait dit un jour « je vais retourner travailler mon enfant, du haut de tes 10 ans, tu sauras t’occuper de ton frère, ton père, de la maison, de la famille que j’ai construite. Tu devras t’assurer aussi de continuer à nous aimer sans relâche, sans désir, sans te plaindre, tu aimeras ça, vivre à côté de tout »- à s’occuper des tâches ménagères, du petit qu’il faut aller chercher à l’école, nourrir, aider à faire ses devoirs, lui montrer comment on grandit (mais comment lui apprendre, elle n’en sait rien, elle n’avait même pas fini elle-même et personne ne lui en parle).  La mère n’est pas là, elle est ailleurs. Le père est là, des fois, avec ses grandes dents de loup-garou, ses mots méchants, aiguisés, il te lacère à la moindre occasion, tout est raté, elle est nulle, nulle, toujours. Le silence.

IL est là, elle entend la voiture, il se gare, il descend de la voiture, il ferme à clef la porte de la voiture, il remonte l’allée, elle l’entend, son estomac se serre, elle l’entend, comment être sûre que tout lui conviendra parfaitement, comment savoir, rien ne va jamais, jamais. Le corps de la gamine s’enveloppe de gras : jours+ jours, semaines, mois, années, les année coulent, toutes pareilles, elle s’enveloppe, une cuirasse, une armure, mettre les autres à distance, pour tenter, juste, enfin, de pouvoir avoir cet espace, un tout petit espace, pour grandir. Il remonte l’allée, il rentre, la clef dans la serrure de la porte, il fouille la serrure avec sa clef, horrible, terrible, pourquoi il est là LUI ?

Le papa, c’est l’ogre, c’est Dieu, il le dit souvent, il est plus que les autres, les autres ne sont rien, les autres sont lâches, idiots, fainéants, une sale race, encore moins sa poufiasse de femme, ses enfants à la con. Ils lui gâchent sa vie, ils sont nuls Elle y croit à force, elle y croit, qu’elle est nulle, idiote, grosse, pas aimable, toujours à côté du bien. Si lui, le père n’est pas là à s’empiffrer de la purée/saucisse qu’elle lui a préparé sous les ordres de sa maman à distance, les yeux plantés dans la télévision (il fait ses yeux de tueur pour qu’elle la ferme, on s’en fou de comment c’était l’école, ta gueule), il est dans son garage à bidouiller des tas de choses, c’est un combattant de la vie le père, il a tout compris sur tout. La semaine : popotte à la Caroline Ingalls, le week-end, ne t’inquiète pas cocotte, tu ne vas pas y couper. Le garage, la bricole, les bagnoles, apprendre à changer une roue, faire des machins plus importants que toi et tes os qui s’étirent. Passer les outils, elle est une « banane », abrutie, elle ne sait pas ce que c’est une clef à pipe de 12, quelle conne. Elle grandit, toujours avec le souci de faire bien, faire bien et un jour ça casse. Pendant ce temps là, les autres grandissent sans elle.

Un jour, elle entend ses parents faire ce truc que les grands font, elle ne comprend pas tout de suite, des bruits répétitifs, étranges, ça claque, régulièrement. La fois d’après, elle va faire le grand ménage, le mercredi après-midi, pour faire plaisir à sa mère, espérant qu’elle soit enchantée, super heureuse, le père à encore dit à maman que c’était une bougnoule, elle l’a entendu hier soir, il a hurlé encore, rien n’allait, tout était nul, il aurait pu être ministre sans sa famille de singes. Là, dans le placard, les cassettes vidéos, les magazines, dans un sac à dos promotionnel de supermarché, un sac moche, avec dedans des boites à images moches, moches. Elle va regarder une ou deux de ces cassettes, pour voir ce qu’ils peuvent bien cacher comme ça, dans le placard. Elle regarde ces films, elle regarde ces films, des gens qui baisent, qui se montent dessus, qui s’enfilent. La dame qui prend le sexe de l’homme dans sa bouche, il devient dur, le monsieur gémit, comme s’il avait mal, il gémit, elle avale sa bite comme une glace, au fond de la gorge, elle se touche entre les jambes, elle est très maquillée la dame, elle a les ongles très longs et rouges, ils ont l’air coupants, mais elle fait attention à la bite de l’homme la dame, avec ses griffes. A un moment même le monsieur qui couine, lui tient les cheveux comme un cheval, sûrement pour qu’elle reste bien coiffée. Lui, il transpire, mais elle, elle reste bien maquillée et coiffée. Après le monsieur met la dame sur la table et il se met derrière elle et lui enfile son machin et il gigote en geignant et elle, elle parle en anglais, on ne sait pas trop si elle est contente des fois, mais sinon, en général, elle a l’air content, mais on ne comprend rien ce qu’elle raconte (même si finalement elle ne parle pas beaucoup elle crie, mais elle n’a pas mal, enfin, à priori). Rien d’équivoque à ce qui se trame sur l’écran, elle a bien compris.Ce qui est bizarre, c’est qu’elle, la gamine, elle sent un truc étrange dans sa culotte, pendant qu’elle regarde le film. Elle sent comme un truc qui gonfle, comme un escargot qui se réveille dans sa culotte. Il sort la tête doucement, très doucement en bavant un peu.Les jours d’après, elle continue ses affaires, à essayer d’être irréprochable, mais c’est une suite continue, sans fin, de buts à atteindre et le peu de sourire qu’elle en tire lui fait encore plus de mal depuis qu’elle a ressenti cette sensation bizarre entre ses jambes, ce truc étrange là. Le petit escargot qui sort de sa coquille. Et si comme la dame, elle se faisait le geste.

Alors l’autre mercredi, le petit frère qui n’est pas là (lui a des copains, il n’est pas gros). Elle retourne faire le « ménage » dans la chambre de ses parents. Elle fouille, elle fouille les placards, les tiroirs de chevets, elle trouve des livres, des magazines, des cassettes – les mêmes et d’autres encore.

-« Tout, tout, ils ont menti sur tout, ce n’est pas possible, on m’interdit de me casser la figure, de respirer ou de soupirer, de choisir, mes regards, mes postures, de dire oui si je le veux, de refuser, de vouloir envie d’autre choses, d’être, d’être…  ».         Elle décide alors d’entrer dans la brèche. Elle comprend en lisant des passages dans les magazines, ce que ***, le grand frère de sa meilleur amie quand elle était plus petite avait « trafiqué » sur elle. La cave, la partie de cache-cache, lui qui dit à l’enfant (elle avait 8 ans, lui 13), « vient on va se cacher dans la cave de Mr***, ils ne nous trouveront jamais ». Elle l’avait suivi, ils jouaient souvent ensemble à la pétanque sur le terrain en face de chez ses grands-parents, alors, il n’y avait pas de raison de dire non. Et, caché là, sous la terre, il lui avait fourré sa langue dans la bouche et lui bavait sur le visage. Il y avait un miroir. Elle avait regardé du coin de l’œil le reflet de cette scène irréelle, elle n’avait pas trouvé plus d’indications sur ce qu’il était en train de faire. Au final, personne ne lui demandait son avis, depuis le début. Alors, la gamine, elle décide d’être dégueulasse aussi, pour être sûre de ne pas devenir folle, car c’est ça qui la guette depuis longtemps. Depuis quelques temps, elle a des hallucinations, elle le croit, elle le pense, elle le vit. Elle voit les visages de ses poupées prendre des grimaces infernales dans la pénombre de sa chambre. Elle entend des pas, des frottements la nuit sur la moquette du sol de sa chambre, elle entend qu’on l’appelle, qu’on lui parle dans son sommeil. La nuit aussi, la « chose », grimpe sur son lit et s’assoit sur sa poitrine pour qu’elle étouffe. Qu’elle meurt de trouille, qu’elle meurt tout court ! C’est que la « chose » a décidé visiblement.

Alors ce mercredi là, elle descend de nouveau avec une de ces putains de cassettes, elle descend, la fourre dans le magnétoscope, met en route le film qu’elle a choisi. Elle a choisi grâce aux photos: derrière la boite, sur la jaquette, il y a des photos et un texte, elle a choisi celui qui lui semblait le plus dégueulasse.                                                                                                                                           Plusieurs messieurs sur une dame.

Là, sur le canapé, elle n’a plus peur et s’en fou de plaire à qui que ce soit, elle se branle. On a beau lui dire qu’elle est idiote, elle a suffisamment de monde intérieur pour comprendre vite les choses et ce qu’elle peut en faire. La peur développe l’imagination et l’art du mensonge.

Et quand ce soir elle servira au père à manger, ce sera avec les mêmes doigts et les mêmes mains qui l’auront fait jouir.

Et oui papa, tu as raison, je suis bien une pute.

Je ne sais pas à qui je parle.

Corps changeant, jamais le même, tout au long de ta vie. Aimé, martyrisé, dégouté, dégoutant, horrible, beau, fragile, affable, je bouge, je danse, je te fais l’amour, je me passe les mains dans les cheveux, je me souviens avoir joui pleins de fois, je me souviens avoir eu mal pleins de fois.
Des fois, des fois, des fois il est traversé. Traversé par la joie, l’éclair dans le ventre, je me souviens de l’amant, de la jouissance, je gonfle, je gonfle entre les cuisses.
Des fois je me souviens, l’hymen percé, l’enfance qui se termine d’un coup, dégueulasse, je l’ai laissé dans une forêt, nulle part, je ne peux plus passer dans ce chemin, pas possible. C’est l’atrophie, le sexe qui rentre en dedans, je ne veux plus être une femme, je voudrais être un homme puissant et méchant, avec un gourdin, une grosse épée et tuer tous les méchants.
Le squelette il se souvient aussi : toi, que j’ai tant aimé, qui me l’a défoncé cet amour, dans le visage. Parfois mon squelette se souvient, à ma place, j’oublie, je veux t’oublier et il se souvient, ça tire, douloureux, tout est mobilisé, je ne sais pas comment attendre que tu passes, que tu disparaisses, tu ne disparaitras pas, mon squelette ne t’as pas oublié.
Assise au bord du précipice, je balance les jambes, il suffirait d’un petit coup de hanche et je disparaitrais au fond du trou, plus rien n’aurait de consistance, la vie, l’amour, le chien qui aboie furieux, les cheveux qui tombent un à un, poignet  qui coince, craque, je n’arrive plus à tenir pour faire des courbes.
Je ris, tout va bien, je ris jaune, rien ne va plus, je souffre, je m’en fou, je souffre, je veux tout défoncer tout défoncer, baiser, chier, mourir, courir, boire, être bourrée, coucher avec le premier venu, créer, partir ailleurs, loin de moi, d’eux, de toi, de vous, je vous déteste tous, j’ai besoin de vous, je vous aime, vous êtes tendres avec moi, je ris, je défonce ta gueule.
Je suis vivante, morte, je suis vivante, morte, je suis morte, vivante, je suis morte, vivante.
Être la plus forte, cacher toujours derrière soi la vérité, personne ne doit connaitre mes secrets, je veux tout raconter, comment s’en sortir, porter la vie en soi, dire à l’enfant que tu ne sais pas du tout comment venir au monde, tu devines, tentes toujours de savoir comment en sortir.
Je voudrais que ce putain de corps dégage, disparaisse, il parle plus fort que moi, ma bouche, les sons ne sortent pas, plus, ou mal, qu’est-ce que tu attends pour me laisser tranquille ?
Faire des courses, écrire des courriers, attendre le bus, marcher le long de l’avenue, je n’aime pas les voitures qui s’arrêtent à ma hauteur, ça craint, les loups sont dehors, ils ont le permis de conduire, le permis de stopper la marche, s’organiser, tenir son agenda, penser à voir des gens et se sociabiliser, chercher des amants potentiels, préparer une jouissance, j’ai plus d’argent, je galère, j’en ai marre, je suis fatiguée, j’ai envie de mourir, je me réveille, j’ai envie de vivre. S’arrêter, souffler, respirer, soupirer, il faut bien continuer.
Personne ne saura jamais qui tu es vraiment, pas même toi, c’est trop tard, c’est l’évidence même.
Je voudrais mourir sans souffrir, fermer les yeux doucement et tendrement, avoir enfin ma justice, laissez  moi partir tranquille, pour une fois.

Des fois.

Parfois je me sens bien, parfois je me sens mal. Parfois je me sens bien.

Je ris, je souris, je montre mes dents, j’éclate de vie, je plisse les yeux de joie, je suis en bonne compagnie, je marche dans la rue, je vois les choses pleines et belles. Je suis sur les hauteurs, dans le quartier, je contemple, je suis contente, je suis heureuse, je me sens belle, je trouve que mes cheveux sentent bon. Je jouis dans les bras d’un homme, je partage le repas avec mon amie qui ressemble à une fleur.

Parfois je me sens bien, j’ai le corps souple et endurant, alerte, presque sautillant, bondissant, je vais, je viens, je monte les escaliers, je respire, j’aspire, j’inspire, tranquillement, apaisée, je ne crains aucun espace, aucune possibilité temporelle. J’ai envie d’être là, ouverte et magnifique, je me pomponne, je me caresse les cheveux, je suis une chatte malicieuse. C’est l’Eros qui bondit en moi.

Parfois je me sens bien.

Parfois je me sens mal. J’ai le squelette qui me fait mal. Je me souviens de lui qui me tord, me prend les cheveux pour cogner ma tête contre la porte, de moi couchée par terre et lui qui me donne des coups de pieds. Les mensonges qui s’accumulent dans ma besace, la tromperie, la confiance qui éclate sous les chaussures, la détresse recroquevillée dans un coin de la pièce. Je m’en souviens, mon corps s’en souvient, j’ai mal, ça prend comme ça, comme un gémissement, un hurlement interne et secret.

Parfois je me sens mal, écrasée, tuméfiée du dedans, je suis morte trois fois j’ai compté, je suis là, parfois je me sens bien, parfois je me sens mal. Je suis revenue, à chaque fois, comme un zombie. Moi aussi des fois je mange les gens. Je préfère manger qu’être mangée. Je reste là assise dans le noir, j’attends que quelqu’un passe et je lui mort la cuisse, le cœur, l’envie de moi. Parfois je me sens bien, je me sens mal, je ne sais plus, ça ne sort pas, je suis prostrée, coincée, bouleversée, ça tape, ça cogne en dedans, la petite fille en dedans ne peut pas sortir, je ne la laisserais pas faire. Elle a aucune idée de ce que c’est, je n’ai pas su la protéger, je n’ai pas su la protéger, je n’ai pas su faire attention pour elle. C’est dégueulasse l’enfance, la vie, les pertes, celui qui est mort, qui ne reviendra jamais, j’aimerais tant lui dire que des fois je vais bien. Je sors de moi, je ne ressens plus rien, je suis gênée, l’autre ne m’atteint plus, je suis froide comme un cadavre, rigide, les yeux tournés en dedans. Je trouve tout le monde moche,  grimace, dégueulasse, la cours des miracles, un tas de corps jetés les uns sur les autres avec leurs portable dans la main à s’inventer une vie super.

Parfois je vais mal, parfois je vais bien.

Les gens, les gens pensent  savoir que quand on sourit, c’est qu’on va bien. Les gens, les gens pensent que quand ton sourire est inversé, tu vas mal. Les gens, les gens ne savent pas que certains autres gens sont de bons comédiens, qu’on a eu de très bon professeurs géniteurs, qu’on sait très bien cacher les émotions, le Tanathos, le bordel interne, la rage qui te bouffe jusqu’à te sucer les côtes. Les gens aussi ne savent pas, qu’on change aussi avec le temps, qu’on change toute la journée et que parfois on prend toute la distance nécessaire pour arriver à revenir dans la vie, qu’on sort de notre cachette parce qu’il faut bien, ou alors il faudrait choisir de mourir pour de bon.

On aimerait bien que personne ne ressente ça, ce truc dément, sidérant, la solitude qui t’écrase sous son poids pendant qu’elle t’étrangle; elle te prendra le peu qui te reste. Ta dignité, ton courage, l’envie de continuer à aimer l’autre, elle te prendra tout, avec sa copine souffrance, elle fera en sorte que tu choisisses mal, c’est devenu trop insoutenable. Trop tout. L’abandon constant, l’autre qui te laisse tomber, volontairement ou maladroitement. Tout ça tu le sais, tu le sais tout ça, des fois tu vas bien, des fois tu vas mal.                                                                                                                                                                                                    Des fois tu vas mal, des fois tu vas bien.                                                                                                                                                                                                                   Des fois tu vas bien, des fois tu vas mal.                                                                                                                                                                                                                   Des fois quand tu vas mal, souviens toi que des fois tu vas bien.                                                                                                                                                                         Un jour dans la tombe tu ne ressentiras plus rien.                                                                                                                                                                                                 Des fois tu vas mal, des fois tu vas bien.

Tu es en vie.