Les nuages. Les nuages épars dans le ciel. Tours à tours rassemblés en confusion, comme de gros corps entassés, sensuels, sexuels ou emprunt d’une solitude qui ressemble à la mienne. Chaque jour, je lève la tête, ou assise dans mon fauteuil, les moments de jours noirs, je les vois, je les contemple et je me souviens des ciels que j’ai contemplé aussi loin que je me souvienne. Je n’ai pas toujours les images concrètes qui défilent dans le film qu’est ma mémoire, pourtant, toutefois, je ressens cette vapeur qui se disperse et s’investie dans chacun de mes organes, dans une lente et permanente mouvance comme les jours de vent dans le ciel, dispersant le paysage là-haut. Le cosmos tout entier se dilate à l’intérieur et je ne sais plus où ranger à côté des poumons, du cœur, du plexus, au creux de mon utérus, toute cette force qui m’attaque avec bienveillance, comme une grand-mère qui vous attrape avec ses grosses mains calleuses à force de travaux, pour vous donner un gros baiser sur la joue.

Les nuages, les nuages, cette tendresse affichée dans le ciel, qui bouge doucement, ou avec force, pour préparer la pluie qui libère, les orages qui exorcisent et font enfin sortir la peine accumulée dans une rage profonde prête à tout détruire. J’ai souvent marché seule, je marche souvent seule. Je regarde, j’observe la vie à côté de moi, les enfants qui grandissent dans les ventres ou tenant la main des mamans, les gens qui déambulent avec ou sans but précis, qui errent, ensemble ou seuls, le visage grave ou avec un délicat sourire dessiné sur le visage (« qui ou quoi les rend aussi heureux et tranquilles ? »). Ils sont des cosmos aussi, des mondes qui bougent à l’intérieur des chairs, du sang, des os. Les trottoirs que j’avale avec mes pas, la Nature que je pars chercher en sautant dans un train, des gens qui parlent des langues qui me semblent des miracles indéchiffrables parce-que je ne connais pas les verbes. Les landes de béton, les esplanades de vert, les arbres comme des poteaux, les réverbères en forme de lianes, les forêts profondes où je voudrais me perdre définitivement. Etre avalée. Le ciel, les nuages, les oiseaux qui migrent ailleurs ; peut-être que eux, là haut ont vu la terre que je cherche, la terre qui serait la mienne.

Parfois le sol se dérobe sous mes pieds, je reste accroché aux bords, les yeux brouillés et la bouche ouverte, la tête en direction des nuages, du ciel, la nuit permanente qu’on appelle l’Espace. Car la force est accrochée là-haut, le ciel est celui qui nous tends une main invisible quand tout semble perdu.

Les nuages, des êtres géants qui passent et disparaissent déjà alors qu’un bruit me fait baisser la tête. A peine quittés, ils ne sont déjà plus là, plus les mêmes, juste une force, grosse, puissante qui m’écrase avec tendresse.

Je voudrais pouvoir grimper là-haut, me coucher prisonnière à l’intérieur. De la tendresse, du moelleux, des figures mouvantes et caressantes. Des ventres de cotons immatériels. C’est de l’eau, de la pression, des températures qui chutent, qui montent. Ils nous avertissent quand tout va changer, tout va se transformer. Ils annoncent les drames ou alors ils glissent avec élégances pour laisser les rayons chauffer mes os fatigués, grinçants comme du bois qui bouge sur le pont d’un bateau. Cette délicate musique  réconfortante, elle est dans le ciel. Je veux bien imaginer alors que les gens ont envie de croire que des dieux existent, parce-que le réconfort vient rarement des gens qui marchent comme moi sur les sols ou naviguent sur les eaux.

Les nuages, l’amour, les pertes, les combats, les larmes, les hurlements, les coups dans la gueule, la main qui se pose sur un bout de peau et qui pénètre jusqu’au cerveau que l’on appelle le Cœur.

Le champ de bataille est à l’intérieur, dans les terres qui n’en finissent pas de reculer, toujours chercher, regarder plus loin pour ne pas mourir et arriver à assumer la joie. Personne ne peut nous venir en aide à part nous, être en mouvement toujours, la seule stabilité que je connais est cette marche, le nez en l’air vers les nuages.

Baisser les yeux pour regarder ses pieds et éviter les trous, s’assurer qu’on ne marche pas sur les bords d’un volcan, ne pas basculer et tomber dedans. Lever la tête, les yeux dans le ciel pour continuer à garder l’énergie et la volonté d’aller jusqu’au bout. Au bout de quoi ? La désespérance de cette marche qui, un jour, ou une nuit, se terminera définitivement.

Continuer à rester en vie, parce-que les autres ne sont plus là, leur absence est diluée tout là-haut, parmi les nuages.

Le manque, la destruction des abîmes, sont autant de manifestations des volontés du corps vers les pulsations, les veines, les rigoles qui ressemblent à l’Absolu. Si je ne transforme pas ma vie en poème, alors la souffrance n’aura été que la manifestation d’une vie absurde et sans intérêt. Sublimer, c’est la seul façon de croire que quelqu’un m’aime, pour toujours et que je l’aime aussi, suffisamment pour rester ici, sur la terre.

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