Le retour

Ce matin, ce matin là, hier, hier je me suis reconnue. J’ai vu mon visage. D’abord la buée sur le miroir, que j’ai poussé sur les côtés d’un coup de paume de main droite, celle que je préfère, celle qui acte à côté de la gauche, la gauche qui se repose souvent, parce-qu’elle est du côté de mon cœur qui est fatigué.

Ce matin, je ne m’attendais pas à ça, je me suis vu, je me suis vu dans les yeux.

J’avais pourtant cherché longtemps où je pouvais bien être passé. Je m’étais rencontré vers 8 ans, dans le bassin en pierre, là où les dames lavaient les vêtements et les draps avant;  tremper les mains en papotant, j’aime bien ça, même si souvent je papotais seule. Il ne restait que des résidus de ces dames, moi je n’entendais que l’eau qui coule et ma voix dans ma tête.

Je me suis vu, après cette longue route, jonchée d’absences et d’abandons. Coque de bateau vide, personne à bord. Le pire abandon était le mien, de moi à moi, de moi pour moi. J’avais dit, j’avais dit « va-t-en, quitte le corps, moi je reste ici comme une colonne d’argile, je vais rajouter de l’argile encore  tout autour, qui durcira au contact de la lumière et de l’air et plus personne ne pourra nous toucher, je deviendrais énorme, repousser le périmètre et toi tu seras parti en lieu sûr ».

Ce pauvre corps à la con, que les gens touchaient par mesure d’affection sûrement, enfin je crois, se faire pincer la joue, je changeais de trottoir pour éviter le monsieur avec la toque en fourrure (je sais qu’il est mort maintenant, il ne pince plus rien ni personne), la grand-mère qui faisait des massages trop forts, parce-que ça va faire passer mon mal de tête, les piqûres des orties pour aller chercher des figues, ça gratte, ça brûle, mais j’ai des figues. Tomber, s’écorcher le genou, c’est rien, ça arrive quand on court. Dans l’immobilité il ne se passe rien.

Le garçon qui fourre sa langue dans ma bouche, le monsieur qui me chope et qui me fourre tout court, je ne suis plus vierge et je n’ai pas encore mon brevet des collèges.

Je suis seule, tu es en lieu sûre, tu es ailleurs, je ne sais pas où. Te reverrais-je un jour et est-ce qu’on sera ensemble ?

Les années ont passées. J’ai pris des coups de gueules, de coups de poings, pieds, tête projetée contre les sols, les portes, la queue qui fend en deux, le nez qui dégouline de sang, je n’avais pas le sens de l’orientation, je n’avais aucune idée d’où je pouvais aller sans toi et sans personne, j’étais partout sur des canapés et puis des tas de visages, de bites, des alcools, des danses frénétiques, les douleurs, recommencer à savoir comment ça marche le cœur, la mémoire, savoir gérer les larmes au fond de ma gorge. Transformer la tristesse en rage. La drogue c’est mal, mais ça aide à faire semblant d’être mort des fois, parce-que tu essaie juste d’être ici et trouver un sens dans un giratoire.

Sans toi je n’y arrivais plus. Il fallait que tu reviennes et que tu me pardonne.

Au départ tu revenais par bribes, des petits souvenirs diffus, dans le jardin, dans les odeurs, la feuille de pied de tomate que tu frottes entre tes doigts et provoquer l’émotion, les émotions que j’avais laissé partir avec toi, tu te souviens, j’avais pris soin de te faire un petit sac, remplis de toutes ces petites choses, celles qui font mal quand tu ne les partage avec personne.

L’amour, la tendresse.

Tout le monde est parti, brusquement, je n’ai pu assister à aucun départ, aucune mise en terre, tous ont été violents, brusques. « Rien n’est plus beau que les gens qui s’aiment » : mon cauchemar, ma déception directe. Arrachez moi de partout, je ne veux plus rien sentir, je suis une bête, un monstre, je hurle intérieurement dès que la lumière apparaît. Animal fauché en pleine course vers la forêt. Je voulais vivre dans une grotte et mourir seule, avec juste le bruit  des rigoles d’eau qui s’infiltrent, j’étais un animal blessé et j’avais la rage, je t’aurais mordu si tu étais revenu là. Tu le savais, je n’étais pas prête.

Mais à chaque fois, je t’ai sentie, tu voulais revenir et je ne t’ai pas laissé rentrer,  je ne voulais peut-être pas au fond? Je ne savais plus comment on faisait, « c’est trop tard ». J’ai été violente alors à mon tour, je t’ai détesté de me demander de me souvenir et de vouloir juste ça, juste vouloir. Je voulais que tu reviennes, mais je ne savais pas comment faire. Moi aussi je t’ai fait mal, pourtant je voulais te protéger.

Et puis.

Et puis un jour, j’ai laissé tomber.

J’ai laissé tomber et puis toi tu es revenue parce-qu’on allait crever pour de vrai, de la main de quelqu’un d’autre et ça.

Ça ce n’était pas possible, c’est toi qui l’as dit. Je ne vaux au final aucun sacrifice et surtout pas le notre.

Je crois que je t’ai vu devant la porte, avec ta robe à perles sur le grand col, il parait que j’aimais le rose, enfant.

Tu étais resté petite, 8 ans, douce et gentille avec tes longs cheveux.

La porte que j’ai réussi à franchir avec toi et puis on est parti ensemble dans le taxi et on ne savait pas bien où on allait aller ensemble, les lumières défilaient collées sur les immeubles et dans le ciel tout noir de Paris, le monsieur du taxi était gentil, on avait bien besoin de ça. Et puis après, toutes les deux on a fait en sorte d’être les plus fortes et si on n’y arrivait pas, on a eu de la chance, des gens qui ne vivaient pas en nous nous on aidé, parce-qu’ils savaient bien.

On a été les plus fortes. Parfois encore on s’écroule. Mais on est ensemble, on revient plus vite dans la vie.

Et puis donc ce matin là, je t’ai vu, je t’ai vu en vrai, dans les yeux. Mes yeux noirs, qui ont changé de couleur subitement, un éclair, une main qui s’agite au fond de la rétine, je t’ai reconnu, chaque traits, chaque vérités, chaque bout de la physionomie ; je t’ai vu et j’ai ressenti de la tendresse.

Je ne suis pas rentrée chez moi, je n’en avais pas, j’ai construis ma maison, mon nom, je suis là.

Et peut-être qu’un jour, on rencontrera quelqu’un qui saura bien ce que c’est et qu’on pourra lui expliquer que si on s’est accroché, c’est pour aller à sa rencontre.

Et s’il ne vient pas, tant pis, je suis là et je t’aime.