(…) la mort est grande

nous lui appartenons

bouche riante

quand nous nous croyons

au milieu de la vie

elle ose pleurer

au beau milieu de nous.

Rainer Maria Rilke, 1900/01

Dépression compost

Je ne suis personne
Je ne suis qu’un ensemble de ramifications
Qui, parfois se rassemblent
Et se mettent en marche.

Ask to the dust.

Désir

La Gamine

C’est une gentille petite fille. Il faut que tout glisse sur elle, les mots, les tensions, les colères, les barbarismes étouffés, les secrets morbides, rien, rien ; on ne voulait jamais rien lui avouer. On attend néanmoins d’elle, la pureté terrible et impossible à obtenir d’un être. Être toujours sur le pont des tâches sans fin, sourire, laisser ses cheveux pousser pour y enfiler des perles, rendre service, nettoyer, ranger, aller faire une course, s’occuper du plus petit, être responsable, réussir à l’école, montrer à quel point elle est intelligente et douée, en tout, toujours prouver, donner et obtenir à peine en retour. La majorité de son temps, elle le passe à passer à côté, à côté des autres, de l’amitié, des rires, de la sociabilité avec l’extérieur, d’elle-même, ne sachant pas grandir, étouffée, la tête sous l’oreiller. S’il elle ne passe pas son temps – la mère avait dit un jour « je vais retourner travailler mon enfant, du haut de tes 10 ans, tu sauras t’occuper de ton frère, ton père, de la maison, de la famille que j’ai construite. Tu devras t’assurer aussi de continuer à nous aimer sans relâche, sans désir, sans te plaindre, tu aimeras ça, vivre à côté de tout »- à s’occuper des tâches ménagères, du petit qu’il faut aller chercher à l’école, nourrir, aider à faire ses devoirs, lui montrer comment on grandit (mais comment lui apprendre, elle n’en sait rien, elle n’avait même pas fini elle-même et personne ne lui en parle).  La mère n’est pas là, elle est ailleurs. Le père est là, des fois, avec ses grandes dents de loup-garou, ses mots méchants, aiguisés, il te lacère à la moindre occasion, tout est raté, elle est nulle, nulle, toujours. Le silence.

IL est là, elle entend la voiture, il se gare, il descend de la voiture, il ferme à clef la porte de la voiture, il remonte l’allée, elle l’entend, son estomac se serre, elle l’entend, comment être sûre que tout lui conviendra parfaitement, comment savoir, rien ne va jamais, jamais. Le corps de la gamine s’enveloppe de gras : jours+ jours, semaines, mois, années, les année coulent, toutes pareilles, elle s’enveloppe, une cuirasse, une armure, mettre les autres à distance, pour tenter, juste, enfin, de pouvoir avoir cet espace, un tout petit espace, pour grandir. Il remonte l’allée, il rentre, la clef dans la serrure de la porte, il fouille la serrure avec sa clef, horrible, terrible, pourquoi il est là LUI ?

Le papa, c’est l’ogre, c’est Dieu, il le dit souvent, il est plus que les autres, les autres ne sont rien, les autres sont lâches, idiots, fainéants, une sale race, encore moins sa poufiasse de femme, ses enfants à la con. Ils lui gâchent sa vie, ils sont nuls Elle y croit à force, elle y croit, qu’elle est nulle, idiote, grosse, pas aimable, toujours à côté du bien. Si lui, le père n’est pas là à s’empiffrer de la purée/saucisse qu’elle lui a préparé sous les ordres de sa maman à distance, les yeux plantés dans la télévision (il fait ses yeux de tueur pour qu’elle la ferme, on s’en fou de comment c’était l’école, ta gueule), il est dans son garage à bidouiller des tas de choses, c’est un combattant de la vie le père, il a tout compris sur tout. La semaine : popotte à la Caroline Ingalls, le week-end, ne t’inquiète pas cocotte, tu ne vas pas y couper. Le garage, la bricole, les bagnoles, apprendre à changer une roue, faire des machins plus importants que toi et tes os qui s’étirent. Passer les outils, elle est une « banane », abrutie, elle ne sait pas ce que c’est une clef à pipe de 12, quelle conne. Elle grandit, toujours avec le souci de faire bien, faire bien et un jour ça casse. Pendant ce temps là, les autres grandissent sans elle.

Un jour, elle entend ses parents faire ce truc que les grands font, elle ne comprend pas tout de suite, des bruits répétitifs, étranges, ça claque, régulièrement. La fois d’après, elle va faire le grand ménage, le mercredi après-midi, pour faire plaisir à sa mère, espérant qu’elle soit enchantée, super heureuse, le père à encore dit à maman que c’était une bougnoule, elle l’a entendu hier soir, il a hurlé encore, rien n’allait, tout était nul, il aurait pu être ministre sans sa famille de singes. Là, dans le placard, les cassettes vidéos, les magazines, dans un sac à dos promotionnel de supermarché, un sac moche, avec dedans des boites à images moches, moches. Elle va regarder une ou deux de ces cassettes, pour voir ce qu’ils peuvent bien cacher comme ça, dans le placard. Elle regarde ces films, elle regarde ces films, des gens qui baisent, qui se montent dessus, qui s’enfilent. La dame qui prend le sexe de l’homme dans sa bouche, il devient dur, le monsieur gémit, comme s’il avait mal, il gémit, elle avale sa bite comme une glace, au fond de la gorge, elle se touche entre les jambes, elle est très maquillée la dame, elle a les ongles très longs et rouges, ils ont l’air coupants, mais elle fait attention à la bite de l’homme la dame, avec ses griffes. A un moment même le monsieur qui couine, lui tient les cheveux comme un cheval, sûrement pour qu’elle reste bien coiffée. Lui, il transpire, mais elle, elle reste bien maquillée et coiffée. Après le monsieur met la dame sur la table et il se met derrière elle et lui enfile son machin et il gigote en geignant et elle, elle parle en anglais, on ne sait pas trop si elle est contente des fois, mais sinon, en général, elle a l’air content, mais on ne comprend rien ce qu’elle raconte (même si finalement elle ne parle pas beaucoup elle crie, mais elle n’a pas mal, enfin, à priori). Rien d’équivoque à ce qui se trame sur l’écran, elle a bien compris.Ce qui est bizarre, c’est qu’elle, la gamine, elle sent un truc étrange dans sa culotte, pendant qu’elle regarde le film. Elle sent comme un truc qui gonfle, comme un escargot qui se réveille dans sa culotte. Il sort la tête doucement, très doucement en bavant un peu.Les jours d’après, elle continue ses affaires, à essayer d’être irréprochable, mais c’est une suite continue, sans fin, de buts à atteindre et le peu de sourire qu’elle en tire lui fait encore plus de mal depuis qu’elle a ressenti cette sensation bizarre entre ses jambes, ce truc étrange là. Le petit escargot qui sort de sa coquille. Et si comme la dame, elle se faisait le geste.

Alors l’autre mercredi, le petit frère qui n’est pas là (lui a des copains, il n’est pas gros). Elle retourne faire le « ménage » dans la chambre de ses parents. Elle fouille, elle fouille les placards, les tiroirs de chevets, elle trouve des livres, des magazines, des cassettes – les mêmes et d’autres encore.

-« Tout, tout, ils ont menti sur tout, ce n’est pas possible, on m’interdit de me casser la figure, de respirer ou de soupirer, de choisir, mes regards, mes postures, de dire oui si je le veux, de refuser, de vouloir envie d’autre choses, d’être, d’être…  ».         Elle décide alors d’entrer dans la brèche. Elle comprend en lisant des passages dans les magazines, ce que ***, le grand frère de sa meilleur amie quand elle était plus petite avait « trafiqué » sur elle. La cave, la partie de cache-cache, lui qui dit à l’enfant (elle avait 8 ans, lui 13), « vient on va se cacher dans la cave de Mr***, ils ne nous trouveront jamais ». Elle l’avait suivi, ils jouaient souvent ensemble à la pétanque sur le terrain en face de chez ses grands-parents, alors, il n’y avait pas de raison de dire non. Et, caché là, sous la terre, il lui avait fourré sa langue dans la bouche et lui bavait sur le visage. Il y avait un miroir. Elle avait regardé du coin de l’œil le reflet de cette scène irréelle, elle n’avait pas trouvé plus d’indications sur ce qu’il était en train de faire. Au final, personne ne lui demandait son avis, depuis le début. Alors, la gamine, elle décide d’être dégueulasse aussi, pour être sûre de ne pas devenir folle, car c’est ça qui la guette depuis longtemps. Depuis quelques temps, elle a des hallucinations, elle le croit, elle le pense, elle le vit. Elle voit les visages de ses poupées prendre des grimaces infernales dans la pénombre de sa chambre. Elle entend des pas, des frottements la nuit sur la moquette du sol de sa chambre, elle entend qu’on l’appelle, qu’on lui parle dans son sommeil. La nuit aussi, la « chose », grimpe sur son lit et s’assoit sur sa poitrine pour qu’elle étouffe. Qu’elle meurt de trouille, qu’elle meurt tout court ! C’est que la « chose » a décidé visiblement.

Alors ce mercredi là, elle descend de nouveau avec une de ces putains de cassettes, elle descend, la fourre dans le magnétoscope, met en route le film qu’elle a choisi. Elle a choisi grâce aux photos: derrière la boite, sur la jaquette, il y a des photos et un texte, elle a choisi celui qui lui semblait le plus dégueulasse.                                                                                                                                           Plusieurs messieurs sur une dame.

Là, sur le canapé, elle n’a plus peur et s’en fou de plaire à qui que ce soit, elle se branle. On a beau lui dire qu’elle est idiote, elle a suffisamment de monde intérieur pour comprendre vite les choses et ce qu’elle peut en faire. La peur développe l’imagination et l’art du mensonge.

Et quand ce soir elle servira au père à manger, ce sera avec les mêmes doigts et les mêmes mains qui l’auront fait jouir.

Et oui papa, tu as raison, je suis bien une pute.